Il est un éléphant à sept pattes et à la trompe ornée d’anneaux d’or quatorze carats vivant dans un étang. Je ne l’aime pas, cet éléphant, parce qu’il se rigide.
Il se rigide
Rigide
Il se rigide de sa rigidité à travers une vision unilatérale, médiatrice de son isolement intellectuel. C’est pour cette raison que je glisse quotidiennement des équations mathématiques et des logarithmes pollueurs dans son étang, un l’oasis infecté de bactéries mangeuses de chair. Il a le dos tourné, il n’a rien vu, rien entendu.
L’éléphant dort. Sans qu’il le sache, caché dans l’obscurité, un monde aux multiples visages et aux multiples équations qu’il ignore le dirige, le met en laisse.
Il est sans le savoir un esclave de sa rigidité.
Mille vérités; elles prévalent dans chacune de ses sept pattes. Son gros cerveau d’éléphant est verrouillé par un cadenas rouillé et corrompu par l’oxyde de carbone. La masse métallique rougie et la mousse verte humide pousse dans ses cellules trop grises.
L’Éléphant dort. Des algues brunes poussent sur son ventre. Des roseaux inflexibles se dressent au dessus de la surface de l’eau de l’étang. La végétation pullule. L’étang est pollué, sous oxygéné, artificiel et superficiel. Imperceptibles, mes équations mathématiques et mes logarithmes nagent proche de la trompe de l’éléphant dormeur. Ils chantent en cœur :
« tout égal vrai
ainsi vrai moins tout
plus tous fois vrai
est égal à l’ignorance
multipliée au centuple
ce qui équivaut à huit horizons
huit horizons
un 8 géant couché à l’horizontale
qui somnole dans le sol argileux où couche l’étang
où couche l’Éléphant
L’Éléphant »
Une équation le touche et le réveille. Il a le sommeil léger, l’éléphant. Il roupillait mais à trompe fermée côte à côte aux plantes aquatiques qui prennent racine sur son dos large. Il se réveille. Ses yeux incandescents me fixent. Il se lève et à sept pattes me poursuit. Je me sauve à mille jambes.
Mais,
Sous les nuages, des feuilles jaunes vives aux ailes rouges vivant transportent l’air visiblement gris et le conduisent à l’intérieur d’un couloir petit couloir d’où sept pattes de vent poussent me poussent et frappent me frappent à coup d’invisible froid et gris. Les sept pattes se matérialisent et se rattachent à une masse flottant dans le ciel : un Éléphant à sept pattes a la trompe ornée d’anneaux. Sous les vagues du ciel sous les oiseaux ces sept pattes-tentacules me prennent par les flancs et me jettent par terre. Je prends mes jambes à mon coup, je dépasse mon ombre, mais sur le ciment je vois rouler les anneaux ornant la trompe du pachyderme. L’Éléphant me pourchasse et m’attrape d’un coup de patte. Il barris du comble de sa voix. Je tremble. Il trempe sa trompe, un alambic, et il me vide les veines.
Il me laisse seul, au pied d’un arbre, un arbre apeurant, monstrueux. Je m’endors, mais pour me réveiller en sueurs, tiré hors de mes rêves par le sifflement aigu des criquets. L’arbre est toujours à ma tête sur ma tête et dans ma tête (tout comme l’Éléphant). Le vent sillonne chacune de ses feuilles toutes au dessus de mon front mes yeux mon nez ma bouche mon menton ma gorge.
Des roseaux me pointent du doigt. Bruissements. Bruits de pas. Pas d’humain? D’animal? Je crois, sans être certain, que ce sont les muscles des sept cuisses d’une bête qui craquent.
L’Éléphant?
Oui.
L’animal contracte les muscles de ses sept pattes. Il marche, trotte, cour. Il se tient devant moi. Une ligne blanche part de sa queue assaillir son museau, laissant une longue traînée, une comète tracée sur son dos noir.
Une moufette à sept pattes.
La moufette me fait dos. Elle lève la queue, jusqu’au ciel. Elle touche deux ou trois lucioles, flatte cinq ou six feuilles de l’arbre monstre, et touche la lune.
Je suis immobile, paralysé par le chant des criquets. L’Éléphant-moufette s’apprête à m’asperger, à me tremper de son jet puant. Une seule onde, une seule, transpercerait ma peau, me trouerai d’odeurs malsaines, attirant par un aimant organique les mouches. La queue levée, l’Éléphant me montre son postérieur, son arme. Je suis toujours figé. La lune de ses gerbes entoure mon torse mes épaules mes bras mes mains mes doigts ; une larme coule de mon œil droit jusqu’à mes lèvres qui goûtent — mal au cœur — l’amertume du sel et de l’eau. La moufette-Éléphant est déterminée à m’infecter de ses mille odeurs mauvaises. Il lève la queue, touche les astres, l’arme pointée vers moi, me dévisage, et tire un puissant jet malodorant, blanc et jaune, s’imbibant à tous les poils de ma barbe. Je reste paralysé, les racines invisibles de l’arbre monstre clouent d’épines et d’échardes mes pieds au sol. Le travail accompli, l’Éléphant, dirigé par la comète blanche sillant son dos jusqu’à sa gueule, descend son arme épuisée ; il baisse la queue, se retrousse les manches et contracte les muscles de ses sept cuisses ; il passe, à la course, sous une clôture verte pour disparaître, laissant un nuage de poussière derrière lui.